Prajna : comment voir clairement la réalité ?

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Avez-vous déjà eu la sensation d’être dans le brouillard? Vos idées sont alors confuses et vous ne parvenez plus à voir correctement la situation. Cela m’arrive très régulièrement. Je passe alors d’une idée à une autre. Je suis curieux de tout. Je vais par exemple lire quelques pages d’un livre puis le refermer pour passer à un autre et ainsi de suite. 

Le bouddhisme a développé une analyse très fine de l’activité de l’esprit permettant de mieux comprendre son fonctionnement. Il nous montre comment voir plus clairement la réalité. Cette faculté de discernement des choses se nomme prajna

Nous allons voir dans cet article ce que le bouddhisme enseigne sur le fonctionnement de l’esprit et les solutions qu’il offre afin d’améliorer la capacité de discernement. 

Le fonctionnement de l’esprit selon le Bouddhisme 

La tradition bouddhiste a pu développer une connaissance très fine des fonctionnements de l’esprit. C’est au travers de la pratique de la méditation (samadhi) que les moines bouddhistes ont pu avoir accès à l’expérience humaine de l’esprit. 

Cette démarche de compréhension du réel par l’expérience sensible se nomme la phénoménologie. Elle est en rupture avec le psychologisme, tentant de développer une compréhension du monde par le prisme de la psychée humaine. Et, elle s’oppose à la métaphysique qui désigne la connaissance des choses du monde comme étant extérieures à l’expérience sensible. 

Le singe, l’éléphant et le moine

La tradition bouddhiste décompose l’esprit en trois fonctions symbolisées par un singe, un éléphant et un moine : 

  • La première fonction de l’esprit est liée à la volonté (città). Elle est symbolisée par un singe constamment à la recherche de divertissement. Cette facette de l’esprit est associée à la dispersion, l’agitation, l’égarement. Elle nous empêche de vivre le moment présent. Elle n’est pas mauvaise en soi car elle peut faire naître l’aspiration à persévérer sur le chemin de l’entraînement.
  • La deuxième fonction de l’esprit est celle qui colle des étiquettes aux choses. Le bouddhisme la représente par un éléphant, doté d’une vaste mémoire pour catégoriser les expériences. Elle se nomme manas en sanskrit et peut se traduire par intellect ou mental. Elle est la facette de l’esprit qui souhaite prendre le contrôle du monde. 
  • La troisième fonction de l’esprit permet de voir les choses telles qu’elles se présentent à nous. Elle est symbolisée par une moine (dhi), posant un regard neuf sur le monde. Elle s’extrait à la fois de la tentation de se divertir ou d’intellectualiser le monde.

Ces trois facettes de l’esprit s’explorent au travers de la pratique de la méditation. Elle se rencontre régulièrement au travers de l’expérience lorsqu’on médite régulièrement. 

Méditer pour entraîner l’esprit 

La pratique de la méditation permet de faire l’expérience des enseignements du bouddhisme sur l’esprit. Elle permet d’observer les pensées du quotidien et les émotions. Au fil du temps, méditer régulièrement m’a permis de développer de l’intérêt pour mes états d’être. Cela m’a permis de prendre du recul sur mes propres schémas comportementaux.

Au fil de la pratique, nous développons un sens de responsabilité dans notre vie quotidienne. En s’engageant à explorer les fonctionnements de l’esprit et s’asseoir quotidiennement sur un coussin, nous prenons conscience de notre capacité à agir concrètement dans notre vie. Nous percevons davantage les moments où notre esprit s’égare ou bien lorsqu’il souhaite tout contrôler. 

La pratique régulière de la méditation permet comme l’enseigne Chogyam Trungpa de prendre en charge les événements de la vie quotidienne. Cela signifie que nous devenons véritablement acteur. Les événements de notre vie s’intègrent à la pratique méditative. Nous devenons au fil du temps véritablement créateurs de notre propre vie. 

Cette expérience de l’esprit se manifeste au travers du corps. Le corps permet au méditant de voir avec précision la façon dont se manifeste son esprit. 

La posture verticale permet de s’ouvrir à la présence. Cette présence du corps favorise la clarté et la stabilité de l’esprit.

L’esprit se manifeste également par l’attention que nous portons à la respiration. La synchronisation au va et vient du souffle nous ouvre à la présence. 

Enfin, l’attention que nous portons à l’esprit au cours de sa manifestation nous aide à mieux connaître sa nature. 

Prajna : une vue claire de la réalité  

Prajna est la faculté de voir clairement la réalité. Elle est la juste compréhension qui permet d’identifier les causes de la souffrance afin de s’en tenir à l’écart. Elle est la première disposition enseignée par le Bouddha dans l’Octuple Sentier afin de s’éloigner et se prémunir de la confusion.

Prajna constitue également la sixième paramita dans le bouddhisme. Il s’agit d’une vertu que lorsqu’on mène à la perfection nous permet d’accéder à l’éveil (nirvāṇa) ou à l’état de bodhisattva.

En observant l’étymologie, on remarque que “prajna” est constitué de deux mots: “pra” qui signifie ce qui est premier et “jna” qui signifie “connaissance”. 

La prajna correspond ainsi à une forme de clairvoyance. Elle est un discernement sur les choses du monde, notre environnement et les différentes situations auxquelles nous sommes confrontées. Elle provient d’une intelligence primordiale. Elle se manifeste en amont avant que ne l’esprit ne s’empare des choses ou ne se perde dans le divertissement. 

La prajna permet de développer une forme d’agilité dans les différentes situations de l’existence. Elle est une intelligence des situations provenant de l’écoute de sa propre expérience. 

La voie royale pour développer la prajna est la pratique de la méditation. L’ensemble des enseignements du bouddhisme s’enseigne au travers de cette pratique. Parmi les nombreuses pratiques de méditation, la pratique de la présence attentive est particulièrement aidante pour cultiver la prajna. Elle consiste à se poser (shamatha) et voir clairement ce qui est (vipashyana).

Qu’est-ce que la prajna nous fait voir? 

On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve.

Héraclite

Prajna nous éclaire sur la nature du monde : l’impermanence. En cultivant prajna on s’aperçoit que la réalité est un perpétuel mouvement et changement. Comme l’indique le proverbe du philosophe grec Héraclite, la réalité est un enchaînement de situations qui ne se répètent jamais deux fois à l’identique.

Ce constat de l’impermanence implique alors que l’être humain peut évoluer et se transformer tout au long de sa vie. Toute situation n’a rien de définitif car elle suit la loi du mouvement perpétuel de la réalité.


Sources et références : 

Marine Manouvrier, 2019, Vivre, méditer, agir : Confucianisme, taoïsme, bouddhisme pour aujourd’hui

Marine Manouvrier, 2015, Le Bouddhisme pour les nuls

L’Entraînement de l’esprit. Et l’apprentissage de la bienveillance, 2014, Chogyam Trumpa

Fabrice Midal, 2017, La méditation, 

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