La sainte paresse : comment ne pas perdre le feu sacré ?

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Aujourd’hui si l’on est occupé c’est en général bon signe. Ceci est bien vu lors des dîners entre amis. Par contre la paresse est très mal tolérée.

Comme le rappelle si bien Walter au Duc dans “The Big Lebowski” : “Les feignants seront toujours des perdants!”.

Si vous êtes un créateur, un entrepreneur, ou un artiste, vous avez certainement l’aspiration d’accomplir des choses ambitieuses. Vous travaillez beaucoup et parfois beaucoup trop. 

Vous vous dites peut-être qu’en travaillant beaucoup vous allez pouvoir accomplir davantage de choses ? Et lorsque vous avez un vide dans l’agenda vous sentez tout à coup l’angoisse monter et le besoin frénétique de le combler.  

Ne rien faire est souvent associé à de la paresse. Or je dois vous dire que les fois où je fais du bon travail, cela vient souvent de moments où je m’autorise à avoir beaucoup de temps libre. 

Trop vouloir charger son emploi du temps peut parfois avoir l’effet contre-productif de ne pas réaliser le travail qui compte vraiment. 

J’aimerais ici vous proposer une nouvelle perspective sur le travail en utilisant comme éclairage la philosophie taoïste. Je vous propose dans cet article de revisiter la paresse à l’aune du taoïsme. 

Désolé je suis occupé 

Si vous vivez et travaillez dans une grande ville, vous devez quotidiennement assister au spectacle de l’affairement généralisé. 

Tout le monde a l’air de jouer le rôle de la “personne busy”, comme si ne rien faire pourrait sembler suspect. 

D’où vient cette valorisation du travail dans notre société? 

A l’origine dans la Bible, la pénibilité du travail est une punition divine découlant du péché originel. Adam désobéit à Dieu en mangeant le fruit défendu dans le jardin d’eden. Et pour le punir Dieu fait du travail un acte pénible. 

Un changement de mentalité vis-à-vis du travail s’opère lors de la naissance du capitalisme au moment des révolutions industrielles du XIXème siècle. 

Le sociologue Max Weber explique dans l’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1905) que ce changement de mentalité s’explique par la montée du protestantisme.  

La Réforme protestante favorise un état d’esprit propice au travail, considéré comme un moyen de faire fructifier l’œuvre de Dieu. Toute réussite professionnelle est alors le signe d’une élection divine. 

Cette transformation culturelle s’effectue en Occident dans un contexte de “désenchantement du monde”, décrit par Max Weber comme un processus de rationalisation du monde et de déclin des valeurs traditionnelles. 

C’est dans ce contexte que le travail est devenu si valorisé et l’oisiveté très suspecte. 

Le risque de devenir son propre esclave 

J’ai pendant très longtemps été coupé de mon feu sacré, incapable d’exprimer ma créativité. 

Au cours de cette période, je travaillais comme un damné. La journée je bossais comme comptable de gestion et le soir comme musicien de jazz. 

J’avais cette idée assez commune qu’à force de travailler j’obtiendrais un niveau en musique qui me permettrait de ne plus avoir de boulot alimentaire. 

Cette vie était profondément aliénante. J’étais devenu mon propre esclave. Au cours de cette période, j’ai eu les plus grandes difficultés du monde à écrire de la musique.

Je me disais tout bêtement que le travail finirait bien par payer. Or toujours plus de la même chose produit les mêmes résultats. 

Travailler est parfois une excuse pour ne pas regarder la réalité en face et se confronter à ses propres défaillances.

Comment sortir de cette spirale infernale? 

Changer les règles 

A chaque fois que vous vous retrouvez à penser comme la majorité des gens, faites une pause, et réfléchissez.

Marc Twain

Si dans votre entourage professionnel, tout le monde marchait sur la tête, en feriez-vous de même? 

Le travail cache très souvent une dimension moutonnière. Bref, parfois on travaille pour tout simplement ne pas avoir à réfléchir. 

Et si vous vous retrouvez à penser la même chose que la majorité des gens de votre entourage, c’est probablement que vous ne pensez pas vraiment. 

C’est peut-être alors le bon moment pour prendre des vacances. 

A un moment de ma vie j’ai pensé que la seule option pour moi afin d’avoir du temps libre pour ma passion était d’enseigner ou bien avoir un job alimentaire. J’avais jamais imaginé que créer une boîte sur internet me permettrait d’atteindre cet objectif.

Afin de changer les règles, vous devez laisser œuvrer votre imagination. Et pour cela il est nécessaire d’avoir des blocs de temps libre dans lesquels votre esprit n’est pas fixé sur une tâche unique. 

La pensée traditionnelle chinoise envisage la vie comme une alternance de vides et de pleins se nourrissant entre eux. L’inactivité, la tranquillité, le silence sont des moments permettant de recharger son énergie et de s’accorder à son environnement. 

Selon le taoïsme, c’est lorsque le peintre parvient à s’aligner parfaitement avec l’univers en faisant le vide que son action devient efficace. 

Le philosophe Eugen Herrigel décrit parfaitement ce mouvement dans son ouvrage, Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc (1948). 

En vous accordant du temps libre vous laissez de l’espace à votre imagination pour se nourrir et trouver des solutions.

Comment développer l’esprit du débutant? 

La philosophie chinoise, que ce soit dans le bouddhisme zen ou le taoïsme, invite à un certain dépouillement de l’esprit. Le pratiquant doit apprendre à mettre le mental en retrait. 

Le bouddhisme a développé une analyse très fine de l’activité de l’esprit identifiant précisément ses différentes facettes. L’esprit peut ainsi prendre la figure d’un singe appelant systématiquement au divertissement, d’un éléphant souhaitant trop intellectualiser les choses ou d’un moine observant le monde avec l’esprit du débutant. 

Développer l’esprit du débutant implique d’apprendre à diminuer l’envie de se distraire et d’intellectualiser le monde afin de s’ouvrir au moment présent. 

Dans le bouddhisme et le taoïsme, c’est la pratique de la méditation qui permet de mettre en pratique cet enseignement. En particulier la pratique de la présence attentive. Celle-ci consiste tout simplement à se poser (shamatha) et voir clairement ce qui est (vipashyana).

Cette attitude de l’esprit se rapproche de la notion de non agir (wu wei) présente dans le taoïsme. Elle consiste à cesser de vouloir contrôler le monde. Elle est une attitude de présence ouverte à la réalité permettant aux êtres et aux choses de se développer librement.

Le vrai travail 

Est-ce que cette philosophie implique de ne plus rien faire? Absolument pas. Elle consiste plutôt à ne pas forcer les choses, à ne pas aller contre sa nature. 

C’est dans cette disposition que les forces vives apparaissent permettant alors d’accomplir les choses importantes. 

Dans ces conditions, le travail prend une autre forme. Il ne consiste pas à simplement subvenir à ses propres besoins mais plutôt à s’accomplir en tant qu’humain. 

Selon le taoïsme, en s’accordant un droit à la paresse, nous nous offrons la possibilité d’exprimer notre propre nature, notre feu sacré, afin d’exprimer notre plein potentiel.

Toute la richesse du travail consiste alors à se mettre au service des autres et œuvrer pour la création d’un monde plus fraternel.

Dans ces conditions, travailler devient une véritable joie et non une aliénation. 

Ecouter le chant des oiseaux

Les immortels taoïstes étaient représentés avec des plumes vertes. Ils avaient tous le pouvoir de voler dans l’espace et de venir parfois sur terre. Ils résidaient alors dans les rivières, les sources, ou les grottes. 

Les oiseaux tels que la grue ont une place toute particulière dans la symbolique taoïste, faisant la jonction entre le ciel et la terre. Ce sont les messagers des immortels. 

Écouter le chant des oiseaux permet d’entrer en rapport avec le monde, dans sa dimension divine. 

Nous ne sommes alors plus coupés de nous même et de notre environnement. Nous échappons à la dualité pour faire l’expérience de l’unité.


Sources et références

Marine Manouvrier, 2019, Vivre, méditer, agir : Confucianisme, taoïsme, bouddhisme pour aujourd’hui

Marine Manouvrier, 2015, Le Bouddhisme pour les nuls

Fabrice Midal, 2017, La méditation, 

Shunryu Suzuki Roshi, 1970, Esprit zen, esprit neuf

Timothy Ferriss, 2007, La Semaine de 4 heures

Érik Sablé, 2005, Sagesse Libertaire Taoïste. Introduction à la Sainte paresse

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